< Philippe Pellaton

La pie grièche écorcheur et la grande sauterelle verte

A PROPOS DE LA PÉTITION DE LA FSAN: DÉPÉRISSEMENT DES INSECTES   La susurration nocturne d’un moustique dans une chambre, une mouche sur l’assiette: les insectes sont souvent perçus par nous comme un fléau. Et nous ignorons souvent aussi le fait que le système «sol-plante-animal-homme» n’au plus aucun avenir sans un monde d’insectes intact. C’est pourquoi la Fédération Suisse des Amis de la Nature lance la pétition «Elucider la disparition des insectes». D’où le récit suivant consacré à la pie grièche écorcheur et la grande sauterelle verte, ou plutôt ce regard insolite sur la «plus grandes espèce animale» du monde.


La pie grièche écorcheur  et la grande sauterelle vert

La susurration nocturne d’un moustique dans une chambre, une mouche sur l’assiette:  les insectes sont souvent perçus par nous comme un fléau. Et nous ignorons souvent aussi le fait que le système «sol-plante-animal-homme» n’au plus aucun avenir sans un monde d’insectes intact.  C’est pourquoi la Fédération Suisse des Amis de la Nature lance la pétition «Elucider la disparition des insectes». D’où le récit suivant consacré à la pie grièche écorcheur et la grande sauterelle verte,  ou plutôt ce regard insolite sur la «plus grandes espèce animale» du monde.

Comme le petit rapace traite l’insecte brutalement. Il l’empale vivant et le laisse vainement se débattre jusqu’à ce que le moment soit venu de le servir comme nourriture à sa progéniture. Selon le grand philosophe Spinoza, de telles procédures relèvent de la «Natura naturata», la nature naturée. De nos jours, on dirait plutôt «dévorer et être dévoré». La pie grièche écorcheur est un oiseau migrateur, de taille légèrement plus grande qu’un moineau, qui niche de préférence dans des buissons épineux et pratique cette gestion de stock pour le moins insolite. On trouve parfois même au bout de leur bec des souris embrochées – une performance remarquable pour un oiseau de cette taille. Comptant parmi les plus grands insectes d’Europe centrale, la grande sauterelle verte est elle aussi un prédateur qui se nourrit de petits insectes. Dans ce cas précis, l’insecte est cependant devenu une victime. Ou, exprimé de façon plus neutre et d’un point de vue écologique, il est devenu un maillon de la chaîne alimentaire.

Quoi qu’il en soit, j’avais la preuve irréfutable qu’une pie grièche écorcheur couvait sur mes terres où elle trouvait encore des grandes sauterelles vertes pour se nourrir. En effet, ce n’est pas évident qu’il y ait suffisamment de nourriture sur la table de la nature pour toutes les chaînes alimentaires. Les médias évoquent régulièrement la disparition des espèces et certaines nouvelles attirent particulièrement l’attention. Ainsi, en Allemagne, on a pu lire récemment que la biomasse des insectes avait dramatiquement baissé: jusqu’à 76 % de régression en moins de 30 ans. Ce qui paraît surtout inquiétant est le fait que ce constat ne se réfère pas à l’agriculture ou à des zones résidentielles mais bel et bien à 63 réserves naturelles méticuleusement analysées! Que se passe-t-il? Qu’est-ce que cela signifie? Et qu’en est-il des insectes en Suisse?

La pie grièche écorcheur va-t-elle manquer de grandes sauterelles vertes?

Rapide retour en arrière: en 2012, Markus Imhof présente son film «More than honey». On y voit la disparition progressive dans d’inquiétantes proportions de colonies d’abeilles dans le monde entier. Le film décroche plusieurs prix internationaux et le public est profondément touché. L’oeuvre garde toute sa pertinence depuis. Assidues, utiles et porteuses de sympathie, les abeilles se sont vu dotées d’une voix qu’on écoute. 

Tant mieux. Mais les nouvelles en provenance d’Allemagne m’inquiètent encore plus que le sort des abeilles. Si la biomasse des insectes se réduit à travers toutes les espèces, cela signifie en clair que les espèces rares se rapprochent de l’extinction totale tandis que les espèces fréquentes viennent à manquer dans d’innombrables chaînes alimentaires et dans des processus biologiques d’une importance fondamentale. Les insectes jouent un rôle incontournable non seulement pour la pollinisation des plantes, mais aussi et surtout pour le recyclage des substances organiques. Par ailleurs, ils sont autant prédateurs que proies et contribuent essentiellement au maintien de l’équilibre dans la nature.

Mille mouches sur une bouse

Quel mal y a-t-il si le nombre de mouches bleues sur le pain tartiné à la confiture diminue? Avouons-le: les insectes peuvent nous importuner, transmettre des maladies, nous répugner, mais ils nous sont surtout souvent utiles. Des nuées de mouches sur une bouse de vache n’offrent certes pas une image très appétissante, mais les mouches engagent un processus qui transforme la bouse en terre fertile. Loin d’être des peluches à caresser, les asticots sont plus particulièrement en mesure de vivre des déjections d’autres animaux et de transmettre des substances qui servent de nourriture aux araignées, cloportes, acariens, champignons et bactéries, mettant ainsi en branle un gigantesque réacteur biologique parfaitement régulé. Au bout du processus se forment des composés minéraux, comme des nitrates et des composés azotés, qui sont à leur tour assimilés en tant qu’engrais naturel par les plantes et transformés en matières organiques, comme des hydrates de carbone ou des protéines. Conclusion: le système sol-planteanimal-homme ne peut pas fonctionner sans un monde d’insectes intact.


On ne peut jamais être assez prudent

J’ai autrefois donné des cours à de jeunes agriculteurs sur le domaine phytosanitaire. Deux insectes, le doryphore (Leptinotarsa decemlineata, «pied léger à dix rayures») et la coccinelle (bête à bon Dieu) ont fréquemment été mentionnés et peuvent servir de symboles pour le rapport classique entre l’agronomie et la nature. La coccinelle nous porte chance et sa larve détruit des pucerons nocifs. En revanche, le doryphore est un envahisseur venu d’Amérique et ses larves s’attaquent aux pommes de terre. Les rôles sont donc clairement répartis: il y a une distinction implacable entre insectes nuisibles et utiles, entre herbes et mauvaises herbes, entre le bien et le mal.

Nous menons une sorte de «guerre sacrée» contre les organismes qui nous privent de notre nourriture. La nature le fait en principe elle aussi, mais la radicalité de la «stratégie de guerre» de l’homme est sans égal. L’extermination d’une espèce indésirable n’est pas une stratégie raisonnable, la nature fonctionnant en tant que réseau dans un parfait équilibre. Grâce à sa technique, l’homme n’a pas d’ennemi naturel qui puisse l’affronter à armes égales. Dans de nombreux domaines, le niveau de cette technique est cependant d’une banalité effrayante. Une plate-bande, un champ de céréales ou de maïs sont des structures artificielles où l’équilibre artificiel ne se règle pas tout seul. La question se pose alors ce que je peux faire contre un parasite comme le doryphore sans tuer des mouches à coups de canon ni chasser la peste par le choléra.

Reformulons la question: la coccinelle doit-elle donc elle aussi faire les frais de mesures phytosanitaires? Un coléoptère n’est pas égal à un autre. C’est un enchaînement, un champignon qu’il propage, un prédateur qui dévore un autre coléoptère, un processus digestif qui forme de la terre et c’est l’oiseau qui le mange. Il y a de plus en plus de ramifications dont nous savons à ce jour relativement peu. On ne peut jamais être assez prudent.

Il s’agit de développer au plus vite nos connaissances sur la biologie et la manière de fonctionner de la nature pour favoriser la pratique agricole et faciliter les autres interventions techniques dans la nature. Et plus on essaie d’en savoir davantage, plus on découvre de nouvelles ramifications dont on reconnaît l’importance, d’où l’émergence de conflits parce que nous acceptons mal les contraintes.

En cas de doute pour l’accusé

Retour à l’école agricole. Le semestre se terminait chaque fois par une série d’examens: Quel insecticide choisir pour s’attaquer au doryphore dans votre champ de pommes de terre (le recours au répertoire de produits phytosanitaires est autorisé)? Quelles précautions devez-vous suivre avant d’utiliser le produit? Il y aurait évidemment d’autres questions qui ne faisaient pas partie de la matière examinée et qui, selon moi, n’en font toujours pas partie, du type: Y a-t-il un lien entres les mesures phytosanitaires et la réduction des espèces et de la biomasse des insectes (et d’autres espèces animales)? Connaissez-vous de possibles raisons?

L’industrie, le commerce et de nombreux agriculteurs et représentants du monde de la politique agricole officielle en appellent à l’«exactitude des faits». On nous fait comprendre que ce genre de questions n’est pas correct et que les possibles réponses sont trop spéculatives. Même s’il existe de nombreux indices, on nous exhorte à nous tenir aux «faits». Mais le fait est précisément indéniable que les pesticides visent à détruire la vie, même de façon ciblée. Y parvient-on vraiment? Ne faut-il pas s’attendre avec la plus grande probabilité à des «dégâts collatéraux», s’ils ne se sont pas déjà produits? Le seuil de risque n’est-il pas trop haut? Je le pense moi-même d’autant plus que je ne sais pas reconnaître quelle utilité incontournable nous pouvons espérer en mettant sans cesse en jeu dans la terre, l’air et l’eau le monde des insectes et avec lui toute la biodiversité aux différents endroits de l’écosystème. Ce processus rappelle à bien des égards le débat sur le climat: des indices et un long discours nous conduisent à la certitude qu’une menace se profile, on thématise la question de manière exhaustive sans la prendre réellement au sérieux.

Le climat aussi bien que la disparition des espèces nous ramènent toujours à une «pesée des intérêts», pour reprendre le jargon politique. La biodiversité doit-elle être sacrifiée au profit de l’agriculture, de nouvelles zones résidentielles, d’un nouvel espace ouvert aux transports, de nouvelles installations de loisirs, de nouvelles zones industrielles? A quoi cela nous mène-t-il de dresser différents intérêts les uns contre les autres? Comment la pesée des intérêts pourrait-elle se passer de façon satisfaisante tant que la biodiversité et la nature se voient accorder moins d’importance que d’autres domaines? Puis-je faire quelque chose en tant qu’individu pour la biodiversité? Absolument, selon la situation même dans l’environnement proche. Autorisons-nous à ce sujet quelques questions: Faut-il traiter aux insecticides les arbustes décoratifs du jardin pour les protéger contre la pyrale du buis? N’y a-t-il d’autres moyens que les produits chimiques pour combattre les pucerons sur les rosiers ou les piérides du chou dans le potager? Existe-t-il des preuves pour étayer l’affirmation souvent soutenue selon laquelle le passage à une agriculture biologique entraînerait la famine dans le monde? Quelles sont les estimations fiables des risques de l’action, de la réaction et de l’interaction des innombrables substances chimiques aussi bien pour l’agriculture que pour l’industrie, le commerce et les ménages? Ma réponse à la dernière question: Il n’en existe à mon avis pas vraiment, le nombre de contributions scientifiques sur ce sujet étant aussi élevé que leurs conclusions sont contradictoires.

Le courage pour agir

Mais comment se portent les insectes en Suisse? Je ne le sais pas exactement. Et que faire? Rester les bras croisés et vivre d’après la devise «ça finira par s’arranger»? Non, ce serait imprudent. En ce qui concerne l’agriculture, je réserve ma sympathie à l’agriculture biologique parce qu’elle repose sur une confiance profonde dans la force d’impact de la nature et qu’elle agit selon le principe «en cas de doute pour l’accusé». Mais qu’en est-il lorsque l’agriculture n’est pas le seul nœud de l’affaire et que l’on se retrouve confronté au changement climatique ou au mitage de notre pays? Et si tout était lié? Il ne me reste plus alors qu’à prendre inlassablement des décisions sur de nombreux fronts en faveur de la biodiversité en essayant plus généralement d’éviter que mon empreinte écologique ne ressemble à une trace de semelle XXL. Peu de nous étant destinés à sauver le monde en solitaire, il y a la voix politique et la possibilité de se rassembler pour charger les élus de commandes contraignantes. Deux initiatives populaires visionnaires ont été lancées: «Pour une eau potable propre et une alimentation saine – Pas de subventions pour l’utilisation de pesticides et l’utilisation d’antibiotiques à titre prophylactique» et «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse».

En lançant la pétition «Elucider la disparition des insectes», les Amis de la Nature se sont eux aussi engagés politiquement. La pétition exige une étude approfondie sur l’état du monde des insectes en Suisse et d’en communiquer les conclusions. Ce serait un bon début. C’est bien la moindre des choses que nous puissions faire pour nous-mêmes et surtout pour les futures générations. Agir avant que ma pie grièche écorcheur n’embroche le dernier doryphore!


15.10.2018 15:23 Il y a : 61 Tage
Ausgabe 3 | 2018, Vivre la nature, Aktuelles