< Philippe Pellaton

800 francs pour une cabane AN?

MAISON AN GISLIFLUH: IL ÉTAIT UNE FOIS UNE CABANE DE TH


800 francs pour une cabane AN?

Les maisons des Amis de la Nature constituent un signe distinctif du mouvement AN en Suisse comme à l’étranger. Nombreuses sont les bâtisses situées à des endroits où il serait aujourd’hui impossible de construire à cause des règlements protégeant la nature. Parmi elles, il y a les maisons AN dans le Jura argovien et soleurois, comme Rumpelweid de la section Olten ou Gislifluh appartenant à la section Lenzburg. Regard sur l’histoire mouvementée de cette maison, respectivement de la cabane de thé qui lui a précédé

D’abord un mot à l’adresse des visiteurs propos de l’emplacement géographique: la Gislifluh est une butte du Jura argovien (au nord-est de la ville d’Aarau) qui descend abruptement vers le sud et offre, par des conditions météo idéales, une vue magnifique sur tout l’arc alpin, du Säntis jusqu’aux sommets dépassant les 4000 mètres d’altitude des Alpes bernoises et valaisannes. Les lacs de Baldegg et de Hallwil ainsi que la vallée de l’Aar se trouvent au premier plan. Vers le nord, le regard s’étend sur la vallée de Schenkenberg et distingue au loin le Feldberg de la Forêt Noire. Et c’est précisément à un coin tranquille à l’orée du bois de la vallée de Schenkenberg que se trouve la maison Gislifluh appartenant aux Amis de la Nature. Un travail considérable a dû être mené à bien par les membres de la section Lenzburg avant que cette maison n’obtienne sa forme actuelle. Tout a commencé en 1927.

A la recherche d’un terrain

Une phrase issue du compte-rendu de la séance du 16 octobre 1927 des Amis de la Nature de Lenzburg a pour ainsi dire posé la première pierre: les membres de la section étaient sensés se poser la question de l’opportunité de disposer de leur propre cabane de restauration. Or le rapport mentionné ne fait aucune allusion à un éventuel emplacement. Rien n’a été dit non plus par rapport aux coûts. Mais l’idée était née et inscrite au procès verbal.

Les Amis de la Nature de Lenzburg ont alors commencé à sonder le terrain. Ils ont notamment visité de nombreuses maisons AN, parmi elles de possibles modèles pour le propre projet. Avec beaucoup d’application, ils ont ouvert leurs yeux et leurs oreilles à la recherche d’un terrain propice. Il n’a pas été simple de trouver un emplacement adéquat et de tomber d’accord avec les propriétaires terriens, les Amis de la Nature ayant été pour certains infréquentables dans les années 1930 pour des raisons politiques. Dès qu’ils ont démarré les recherches, les Amis de la Nature ont compris que leur propre future cabane devait se trouver quelque part dans le Jura. Un emplacement qui très tôt déjà a attiré toute l’attention se trouvait sur la face nord de la Gislifluh (772 m), montagne-maison de Lenzburg qu’ils avaient déjà «escaladé» dès 1920, peu après la fondation de la section.

Par la suite, les Amis de la Nature de Lenzburg ont nommé au printemps 1935 une délégation mandatée d’acquérir le terrain en question («Tellmätteli»), sur le versant nord de la Gislifluh. Le propriétaire du terrain, comme la délégation avait entre-temps appris, s’appelait Ernst Käser, agriculteur d’Oberflachs.

Décision courageuse en période incertaine

Plusieurs mois plus tard, le 6 novembre 1935, la décision de principe fut prise: les 32 membres présents à l’assemblée des délégués de la section AN Lenzburg se prononcèrent en faveur de la construction d’une soi-disant «cabane de restauration». Evaluation du coût: entre 800 et 1000 francs.

Après de nombreuses autres discussions avec le propriétaire terrien Ernst Käser – il a longtemps laissé planer le doute quant à une possible gestion par les Amis de la Nature –, celui-ci a finalement accepté de louer à la section Lenzburg quatre ares de prairie. Prix à l’année: 20 francs. 

Le printemps suivant, en 1936, les Amis de la Nature ont déposé une demande de permis de construire auprès de la commune d’Oberflachs. Même après l’obtention de ce permis, les discussions se sont poursuivies, surtout avec le garde-forestier et les chasseurs qui ont mis un certain nombre d’objections sur la table.

Puis, en été 1936, la cabane tant souhaitée a enfin été (pré)fabriquée sous la direction d’Ernst Uhlmann, un Ami de la Nature de Lenzburg, dans l’atelier de menuiserie de son père à Mellingen. 

Lacune dans le registre des procès-verbaux

Tout n’était cependant pas encore gagné et aurait encore pu mal tourner, comme le révèle l’épisode – non enregistré dans le procès-verbal – qui a hanté pendant de longues années les Amis de la Nature de Lenzburg: le jour de la pose des fondations de la future cabane, impossible de trouver sur le chantier un niveau à bulle. Une semaine plus tard, des mesures de contrôle ont révélé un écart de près d’un demi-mètre! Si elle s’était appuyée sur les fondations d’origine, la cabane se serait retrouvée en déséquilibre sur la pente. C’est pourquoi on a remplacé les socles. Quant aux responsables des premières fondations, ils étaient évidemment la risée de leurs collègues de la section.

Faits accomplis

Un samedi de l’automne 1936, la cabane est partie en camion de la menuiserie Uhlmann à Mellingen en pièces détachées qui ont été rassemblées et montées sur le «Tellmätteli». Le même soir se tenait à la maison AN Schafmatt (appartenant à la section Aarau) une séance de première importance pour les Amis de la Nature de Lenzburg de la direction de district (prédécesseur de l’actuelle association cantonale; la Suisse était à l’époque divisée en 13 districts, Lenzburg faisant partie du district 5). L’ordre du jour prévoyait en effet de prendre une décision de principe par rapport à la construction d’une cabane de restauration sur le Tellmätteli. En cet après-midi d’automne, deux Amis de la Nature de Lenzburg ont parcouru à pied le chemin jusqu’à la maison Schafmatt où devait se dérouler la séance.

A une heure avancée, la direction du district a traité au galop la demande du permis de construire de la cabane de Lenzburg en concluant: «La section n’est pas autorisée à bâtir cette cabane.» Argument: le risque financier est considéré comme bien trop grand tandis que l’époque, et surtout le climat politique, était extrêmement instable.

Après l’annonce de cette décision, à onze heures passées, les deux Amis de la Nature de Lenzburg se sont levés pour expliquer à l’assistance que la cabane refusée par la direction de district avait été installée le jour même et qu’elle allait le rester. Enfilant leurs sacs à dos, ils ont pris congé avant d’entamer le chemin du retour: quatre heures plus tard, ils étaient enfin de retour à Lenzburg.

Nouvelle offre: punch à l’orange

La Teehütte, cabane de thé, a été officiellement inaugurée les 13/14 février 1937 sur le Tellmätteli. Au décompte final, les coûts effectifs ont en effet dépassé le devis pour finalement s’élever à 1200 francs. Au préalable, lors de la séance du 8 janvier 1937, on a discuté et défini par écrit les directives à adopter par rapport à la gestion et la restauration: les membres chargés du service le dimanche étaient astreints à nettoyer l’espace de fond en comble et à gérer le stock de nourriture. Hormis de la soupe, du thé, de la saucisse et du pain, l’assortiment comprenait également du punch à l’orange, à l’époque une petite révolution.

On chauffait et cuisinait au bois et l’éclairage se faisait à la lampe de pétrole. Les latrines se trouvaient dans la forêt en contrebas de la cabane. L’eau pour faire la cuisine était pompée dans une fontaine située à environ 300 mètres et transportée à la maison dans des bidons à lait. La cabane de thé aux allures de baraque de chantier n’était à l’origine ouverte qu’en hiver pour accueillir les skieurs qui se donnaient rendez-vous le week-end sur le versant nord de la Gislifluh. On y a aussi organisé à plusieurs reprises des compétitions de ski ouvertes aux sections.

A partir de 1948, la Teehütte a régulièrement été ouverte le dimanche tout au long de l’année. Elle était en effet particulièrement prisée des familles de la section de Lenzburg, mais les visiteurs étaient eux aussi les bienvenus à table. A la suite de longues discussions complémentaires avec le propriétaire Ernst Käser, ce dernier s’est déclaré prêt à définitivement céder aux Amis de la Nature le terrain de la cabane (jusqu’ici loué). Lors de la séance du 13 janvier 1950, l’assemblée de la section a donné le feu vert à l’achat de la parcelle envisagée. La surface mesurée par le géomètre était de 16 ares acquis pour 1600 francs. En mai de la même année, les contrats respectifs étaient signés et inscrits au registre et les factures payées: les Amis de la Nature de Lenzburg étaient dorénavant propriétaires d’un lopin de terre occupé par la cabane de thé.

 

Désaccords ou juste besoin de clarification?

Dès le début, les membres de la commission de la cabane n’étaient pas les seuls à être sollicités, tous les membres de la section étaient concernés. Lors des différentes réunions, il a souvent été question de nettoyage, qu’il s’agisse de laver la vaisselle ou de la remise à propre de la cabane le dimanche soir. Des désaccords (ou n’était-ce que le besoin de clarifications?) sont apparus au sujet de l’abstentionnisme des membres chargés du service dominical en cas de mauvais temps ou encore de l’oubli de réapprovisionner la réserve de nourriture, de bois et de pétrole. Il a également été question de ces journées de travail, au printemps et en automne, quand certains membres convoqués ne se sont pas présentés alors qu’il fallait nettoyer la cabane de fond en comble, mais aussi scier et fendre du bois.

Les Amis de la Nature volontaires pour assurer le service d’intendance mettaient à peu près deux heures pour monter à pied de Lenzburg à la cabane ou roulaient à vélo jusqu’à Oberflachs avant de rejoindre la cabane à pied. Leurs sacs à dos contenaient du pain, du saucisson, des cubes de bouillon et le nécessaire pour le service d’intendance. Une fois arrivés à la cabane de thé, ils ouvraient portes et fenêtres et faisaient du feu dans le poêle de la cuisine et également et si nécessaire aussi pour chauffer la maison. Un deuxième homme, le bidon de lait accroché à son dos, marchait entre-temps jusqu’à la fontaine pour s’approvisionner en eau. A partir de la fin des années 1950, et si les conditions météo le permettaient, les Amis de la Nature ont commencé à se rendre à la cabane en voiture.

Il y a aussi eu des hôtes indésirables, attirés à plusieurs reprises par la cabane isolée. Lors du premier cambriolage, en 1955, les dommages étaient minimes: si la porte d’entrée avait bel et bien été forcée, l’intrus a scrupuleusement mis l’argent pour sa consommation sur la table. En revanche, les cambriolages suivants ont causé des dégâts plus importants, les voleurs ayant non seulement endommagé la porte et les fenêtres mais aussi dérobé aliments et cigarettes.

Un téléski sur la Gislifluh

Lorsque la commission chargée de la cabane a évoqué en 1961 l’approvisionnement en eau, le sujet n’était pas abordé pour la première fois, loin de là. Un peu plus tard dans l’année, on a commencé à rechercher activement des veines d’eau souterraines et c’est en 1964 que la prise d’eau a pu être réalisée grâce à un travail bénévole. Il a fallu pour cela creuser une chambre de captage et une fosse dans le sol de la forêt pour y poser les conduits d’eau. La petite installation de captage d’eau de source approvisionnait désormais la fontaine devant la cabane de thé.

Depuis quelque temps déjà, on avait également commencé à envisager la mise en service d’un téléski. Diverses petites installations de ce type ont été visitées en hiver 1964 dans le Jura et dans les Préalpes pour se faire une idée des coûts du service et de l’entretien d’une telle installation. Les discussions suivantes au sein de la commission chargée de la cabane ont cependant abouti à la conclusion que le service, la sécurisation et l’entretien coûteraient beaucoup d’argent sans compter que, à l’époque déjà, l’enneigement n’était pas garanti d’une année à l’autre si bien qu’il était impossible de prévoir la mise en service du téléski.

Une baraque de chantier pour le nouveau

Et la fin de l’histoire? Les choses se sont précipitées en juin 1970 de façon tonitruante quand une pelleteuse est entrée en action pour excaver une parcelle juste à côté de la cabane de thé. Et c’est ici que se trouve depuis lors la nouvelle maison moderne Gisliflue appartenant aux Amis de la Nature. 

Mais la vraie fin est survenue un dimanche d’octobre 1971: après 36 années de service, on a pour la dernière fois servi du thé dans la cabane qui a été utilisée comme baraque de chantier pendant les travaux de construction de la nouvelle maison AN. Quelques photos jaunies rappellent cette toute première cabane et seuls les initiés sont au courant que c’est précisément dans le sol sous la cabane de thé que se trouvait alors la fosse septique de l’actuelle maison AN Gislifluh.


15.10.2018 15:13 Il y a : 61 Tage
Ausgabe 3 | 2018, Vivre la nature, Aktuelles